Déni
Les vantaux de l’ascenseur se séparent, je me hâte vers la sortie de l’immeuble. Il est 08 h passé, et le soleil domine déjà le ciel de ce lundi 15 février. J’ai manqué mon réveil aujourd’hui, un impair qui ne s’était encore jamais glissé dans mon existence. Mon horloge intérieure a toujours été si rigoureuse qu’elle n’a pas une seule fois rompu l’équilibre bien orchestré de mes habitudes. Foutu réveil. À vrai dire, je ne m’en suis jamais servi, je n’en ai jamais eu besoin. C’est plus un objet de décoration que d’utilité, un cadeau de ma femme. Ça devait être la Saint-Valentin ou un truc du genre, je ne me rappelle pas trop. En revanche, je me souviens que j’étais plutôt déçu de le déballer. Je n’arrive toujours pas à comprendre la signification profonde d’un tel cadeau. Quand on offre quelque chose à quelqu’un, on le fait en fonction de sa personnalité et de ce que l’on connaît de lui. Je ne vois pas ce que je peux avoir en commun avec un réveil matin. Je suis pourtant d’une ponctualité exemplaire, je ne suis jamais en retard. Enfin, jamais avant aujourd’hui. Quand vient l’aube, mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes, cela a toujours été ainsi, nul besoin de ce genre d’artefacts ridicules pour gérer ma vie. De deux choses l’une, soit que ma femme n’a toujours rien compris à ma personnalité au bout de toutes ces années de mariage, soit qu’elle l’ait acheté au rabais lors d’une alléchante promo. Saloperie de réveil, il n’est même pas foutu de faire la seule tâche que l’on attend de lui.
Je me sens particulièrement fatigué ce matin, une stupeur étrange m’enveloppe et m’envahit, mais elle échappe à ma compréhension. Mon esprit est tel un navire perdu dans les méandres d’une mer ténébreuse. Mon visage baigne dans une brume cotonneuse, comme celle qui accompagne immanquablement toute nuit blanche. Quand j’y pense, je ne me rappelle même pas avoir réglé l’alarme de ce réveil… de merde. Pourtant, sa sonnerie redondante résonne inlassablement quelque part dans un coin au fond de ma tête.
Je ne me souviens pas de mon sommeil non plus. Le vide absolu, le néant. Le rien dans toute sa terrifiante noirceur. Ma mémoire s’évade dès que je fais l’effort de repenser à la nuit dernière. Une nuit trop noire pour être blanche. Ses contours se fondent dans une nébuleuse insaisissable d’échos fugaces et de mélodies dont les notes s’évanouissent dans l’immensité du silence. Les heures de ma journée et les énigmes de ma nuit s’effilochent, ils ne sont plus qu’une toile indéchiffrable. J’ai l’impression d’errer dans les sinuosités du labyrinthe sibyllin d’une réalité altérée. Une confusion inextricable de scènes oniriques aux couleurs chatoyantes dépourvues de toute raison flotte dans ma boîte crânienne, rythmée par la sonnerie monotone de l’alarme de mon réveil. Les chocs de mes semelles sur le trottoir résonnent jusqu’au fond de mon crâne, tel un battant sur la bavure d’une cloche d’église. Je m’arrête le long d’un mur pour taire ses tintements le temps d’un souffle. Une migraine monstrueuse me tenaille. Je ne souffre pas du son de ses glas, mais des clous qu’ils plantent dans ma tête, gong après gong.
Une désagréable sensation d’oubli s’accroche à mon esprit de toutes ses griffes, figeant mes pas sur le bord du trottoir. J’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose chez moi. Mes yeux se lèvent instinctivement vers le balcon de mon appartement au dixième étage. Les stores sont toujours soigneusement baissés. Mon épouse repose encore dans les bras du sommeil, et je n’ai aucune envie de déranger sa quiétude. Quand elle dort, c’est une masse, c’est un cadavre. Contrairement au mien, son sommeil est si lourd qu’il n’a rien à envier au repos éternel. Tant pis, je ne remonterai pas, je n’en ai pas le temps de toute façon. Si j’ai oublié quelque chose, alors ça ne doit sûrement pas être si important que cela.
Mon retard me rappelle à l’ordre, m’ordonnant de poursuivre mon chemin. L’angoisse grandit en moi, car je travaille dans un environnement impitoyable, ne souffrant aucun compromis. Je suis hôtelier. Dans ce métier, l’on travaille sur le fil du rasoir, comme pris entre les lames d’une tenaille. Entre des clients impitoyables, prêts à user jusqu’au bout du pouvoir que leur confère leur argent le temps d’une nuit, et des collègues à l’affût de la moindre erreur. Un statu quo pitoyable. Je jette un dernier regard vers le balcon, un sentiment de profonde mélancolie s’empare de moi. Je ne saurais l’expliquer. Le cœur serré, un sentiment d’abandon, une fuite. Une dénégation.
Une gueule de bois. Oui, c’est certainement cela. C’est la seule explication plausible à cette perte ponctuelle de mémoire, à cette souffrance lancinante qui afflige mon crâne et à la béance vertigineuse qui a englouti des pans entiers de mes souvenirs. Mes membres se languissent d’une douleur diffuse. Chaque pas est une épreuve, chaque geste, une souffrance. Mon corps tout entier est enveloppé d’une torpeur douloureuse, les courbatures engendrées par une prouesse physique à laquelle j’ai été certainement soumis. Je ne suis pas un grand sportif, sauf parfois le dimanche quand je suis en proie à l’ennui. Je me suis acheté un banc de musculation et des haltères il y a quelque temps. Un petit caprice pour me donner bonne conscience. Aujourd’hui, le banc sert de dépotoir à linge et les disques des haltères calent les meubles. Hier, c’était dimanche. Il est quand même peu probable que j’eusse fait le moindre exercice de musculation, j’aurais abandonné rien qu’à l’idée de déplacer tout ce linge. Pourtant, les courbatures sont bien là et ce n’est certainement pas dû à un excès phénoménal d’alcool. Le cas échéant, j’aurais plutôt des fourmillements sous la peau en plus de ma gueule de bois, à en croire ma longue expérience de la bouteille. L’on me dit toujours que j’ai l’alcool somnolent, et triste.
Je n’exclus pas le sexe, je suis presque sûre que c’est une histoire de cul. Rachel, ma femme, elle l’aime violent, dominant, humiliant. Je n’aime pas ça. J’aime bien le sexe, mais pas comme ça. Les claques sur les fesses, les gifles, l’étranglement et les mots crus ne sont pas ma tasse de thé. Moi, je suis plutôt vanille, caresses et flûtes pétillantes. Je fais l’amour, je ne baise pas. N’empêche que je cède à ses caprices bien plus que je ne les refuse. Et quand cela se produit, nos ébats sont rarement une partie de plaisir pour moi. Je suis le forgeron et elle est l’enclume, je sue sang et eau pour la terminer. J’arrive parfois à lui donner du plaisir en lui glissant quelques cochonneries dans l’oreille, entre deux positions, mais sans plus. J’ai bu, j’ai baisé et je me suis endormi. Le sexe et l’alcool, je ne vois aucune autre raison à mes courbatures et mon problème de mémoire. Cependant, je ne saurais expliquer les douleurs aiguës qui se réveillent à chaque sollicitation de mes phalanges. Chaque pli, chaque flexion, le moindre mouvement se transforment en autant de flèches acérées, venant me percer les doigts de leur pointe lancinante. La simple tâche de me mouvoir est une lutte contre la gravité elle-même.
Quel con ! Une nuit entière, désormais engloutie dans les tréfonds insondables de ma souvenance, est peut-être irrémédiablement perdue. Une page effacée de mon existence, emportée par les flots tumultueux de ma dérive. J’en suis au stade de boire jusqu’à oublier d’avoir bu, l’annihilation pure et simple de ma conscience. Il va falloir que j’arrête cette merde un jour. Les visages qui croisent mon regard dans la rue affichent une satisfaction arrogante. Je hais la satisfaction arrogante de tous ces gens, le soleil qui brille dans leurs yeux, l’évolution ascendante de leurs carrières, le solde éternellement positif de leurs comptes en banques, la beauté hautaine de leurs enfants, leurs souvenirs à l’eau de rose sur Instagram et leurs ponctualités exaspérantes. Je suis en retard et je vous emmerde tous. Trois millions d’années d’évolution humaine, et les voilà pliés docilement au rythme des aiguilles d’un cadran. Mon réveil à moi, il ne se plie à personne, il fait ce qu’il veut, quand il le veut. Il peut bien me réveiller, il en est capable, mais encore faudrait-il le réveiller lui d’abord. Je commence à croire que je n’ai pas une once de contrôle sur les choses de ma propre maison. Ni les choses ni les personnes. Je n’ai aucun pouvoir sur ma propre vie, elle s’écoule au gré des autres, des conventions sociales, de l’éthique collective et des fluctuations de mon compte bancaire. Une vague l’emporte, une autre la ramène. Il m’arrive d’espérer être englouti par les flots, une bonne noyade et s’en est fini. Même cela, je n’ai pas le moindre contrôle dessus.
Un tableau vivant se déploie devant mes yeux, la rue s’anime de l’effervescence matinale, éclaboussant les trottoirs de mouvements et de voix. Les écoliers, accompagnés de leurs parents, égayent le paysage de leur présence animée. Leurs rires enfantins se mêlent aux chuchotements bienveillants des adultes. Ce n’est jamais bon signe de croiser des enfants le matin, cela veut dire que je suis déjà très en retard pour le boulot. Les détestables visages souriants des écoliers, et de leurs parents, ne sont plus à mes yeux que des juges impitoyables et moqueurs. Un soupir d’appréhension s’échappe de mes lèvres.
Les minutes qui s’écoulent sont devenues mes ennemies. Je me hâte tel un dératé, mes pas s’enchaînent avec frénésie. La gare, Saint-Lazare, le Quartier latin : les lieux défilent et les secondes s’égrènent, implacables. Dans le train, il y a souvent une dame qui discute haut et fort au téléphone dans une langue inconnue. Je suis toujours étonné de voir qu’à l’autre bout de la ligne, il y a des gens capables de tenir d’aussi longues conversations téléphoniques dès le lever du soleil. Pire encore, ceux qui ne s’embarrassent pas de les appeler de si bonne heure. Le ton se lève, la dame gueule sur son interlocuteur. Ça devient intenable, je change de place. Je recule vers le fond du train tandis qu’il avance à toute allure vers Saint-Lazare, tout au fond du dernier siège du dernier wagon…